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La bande dessinée en tamazight

Hommage à Mahfoud Aïder au FIBDA

L'homme derrière le dessinateur

L'hommage rendu, samedi 3 octobre 2026 au FIBDA, à Mahfoud Aïder n'a pas ressemblé à une cérémonie figée. Autour de ses dessins, de ses personnages et de ses journaux, ceux qui l'ont connu ont surtout raconté un homme, un compagnon de route, un travailleur infatigable et un passionné de bande dessinée, de caricature, de cinéma, de musique et d'histoires. De M'quidech à El Manchar, plusieurs générations de dessinateurs et de journalistes ont évoqué celui qui a accompagné les grandes aventures de la bande dessinée algérienne.

L'hommage devait initialement revenir sur le parcours de l'artiste à travers les grandes étapes de sa carrière. Mais les témoignages ont rapidement pris une autre direction, celle des souvenirs, des rencontres et des anecdotes qui ont permis de découvrir Mahfoud Aïder derrière le dessinateur.

Reda Menassel a expliqué avoir grandi avec l'univers d'Aïder, dont les personnages ont accompagné son enfance. « J'ai appris à déchiffrer, à lire avec cette bande dessinée », a-t-il raconté, en évoquant notamment l'un des héros créés par l'artiste. Il a également livré une anecdote remontant à 2015, lorsqu'il avait contacté Aïder pour participer à un court-métrage réalisé sans financement.

« Il ne me connaissait pas. Il a pris mon appel. Je l'ai convaincu en deux minutes », a-t-il raconté. Aïder avait accepté de participer au tournage, organisé au milieu de la nuit, vers 2 ou 3 heures du matin. « Il est venu, il a patienté, il a filmé sa scène excellemment et il est reparti », a-t-il ajouté, voyant dans cet épisode une illustration de la disponibilité de l'artiste.

« Aïder, c'est Aïder »

Prenant la parole, Lazhari Labter a d'abord rappelé que Mahfoud Aïder avait été entouré, dès les débuts de son parcours, de plusieurs grandes figures de la bande dessinée algérienne. Il a notamment cité Boukhalfa Amazit et Lamine Merbah parmi les scénaristes qui ont compté dans l'aventure de M'quidech.

« Je n'ai pas eu la chance de travailler à M'quidech, je ne suis pas dessinateur. Par contre, j'ai tout lu de Aïder », a déclaré Lazhari Labter, qui a consacré une anthologie à M'quidech et connaît particulièrement bien cette période de la bande dessinée algérienne.

Il a surtout relevé la présence constante d'Aïder dans les différentes aventures de la bande dessinée nationale. « Ce qui est extraordinaire avec Aïder, c'est qu'il a été de toutes les aventures de la bande dessinée en Algérie », a-t-il affirmé. Selon lui, il n'existait pratiquement « pas un seul magazine, pas un seul journal où il n'a pas collaboré, où il n'a pas apporté sa touche ».

Lazhari Labter a également souligné la polyvalence de l'artiste. À une époque où de nombreux dessinateurs étaient particulièrement bien formés au dessin mais rencontraient davantage de difficultés dans l'écriture des scénarios, Aïder appartenait, selon lui, à la catégorie des « artistes complets ».

« Il avait à la fois une immense culture générale, il était amateur de beaucoup d'arts, le cinéma, la bande dessinée, la musique et pas que », a-t-il expliqué. Il connaissait également les contes et les récits du patrimoine algérien, arabe et mondial. « Aïder, c'est Aïder, il est unique en son genre pratiquement », a conclu Lazhari Labter.

Le compagnon de route de Slimane Zeghidour

Pour l'écrivain et chercheur, Slimane Zeghidour, le souvenir d'Aïder est d'abord celui d'une amitié qui a profondément marqué sa propre trajectoire. « Aïder, c'est une partie de ma vie. Et une partie cruciale, très importante », a-t-il confié.

Zeghidour a raconté son arrivée à la société nationale d'édition et de diffusion (SNED) à la fin des années 1960. Il devait alors reprendre ses études et se préparer à entrer à l'université. Son père souhaitait le voir devenir médecin ou ingénieur. Mais les quelques mois passés au sein de la SNED allaient changer ses projets. « Je m'étais tellement plu pendant ces trois mois d'été et je m'étais lié à Aïder que je me suis dit : je vais rester avec eux », a-t-il raconté.

Mais ces années furent aussi celles d'une découverte de la vie culturelle et cosmopolite d'Alger. Avec Aïder, Boukhalfa Amazit, Slim et d'autres artistes, il fréquentait les cafés et les lieux de rencontre de la capitale. « Moi qui étais un petit blédard qui venait des Babors, qui habitait à Birmandreis, je me retrouve dans une espèce d'ONU », a-t-il témoigné, évoquant la présence d'exilés brésiliens, argentins, chiliens et d'autres nationalités.

Pour Zeghidour, Aïder a ainsi été le témoin d'un changement profond dans sa vie. « Aïder pour moi, c'est le compagnon de route, le témoin de ma mue intérieure et de mon basculement pour sortir d'un univers des études pour celui du travail », a-t-il affirmé.

« Une fleur d'asphalte »

Boukhalfa Amazit a, pour sa part, préféré parler de l'homme plutôt que de construire autour de lui une figure inaccessible. « Aïder, c'était le gamin du Champ-de-Manœuvre, il est resté toute sa vie », a-t-il dit.

Il a expliqué que les personnages d'Aïder étaient souvent le prolongement de sa propre personnalité. « Les personnages d'Aïder, c'est Aïder, c'est lui-même », a-t-il affirmé. Sa passion pour le CRB, son intérêt pour l'histoire, son goût du jeu et son environnement quotidien nourrissaient directement son travail.

Boukhalfa Amazit a également évoqué la formation de l'artiste, qu'il décrit comme une « fleur d'asphalte ». « Sa formation, il l'a acquise dans la rue avec ses potes, avec dans son quartier, dans ce qu'il vivait tous les jours », a-t-il expliqué.

Cette proximité avec le quotidien se retrouvait jusque dans son écriture. En citant un texte qu'il avait lui-même consacré à Aïder, Boukhalfa Amazit a rappelé comment le dessinateur s'était engagé dans M'quidech avec une ambition presque militaire. « Il s'engagea donc en M'quidech comme on s'engage au régiment, avec la conviction d'être général un jour », a-t-il rappelé.

Un travailleur infatigable

Tous les témoignages ont convergé sur un point, Aïder travaillait sans relâche. Un autre intervenant, qui l'avait connu alors qu'il était encore lycéen, a raconté qu'à chacune de ses visites à la SNED, il retrouvait Aïder penché sur sa planche à dessin, plume et encre de Chine à la main.

« Je trouvais Aïder penché sur sa planche à dessin avec sa plume, l'encre de Chine, et il était tout le temps en train de travailler », a-t-il témoigné.

Il se souvient notamment des longues séances durant lesquelles l'artiste ébauchait inlassablement ses personnages dont les Aventures de Kouider. « C'est la seule chose dont je me souviens très bien, c'est que c'était un très grand bosseur », a-t-il affirmé.

Cette même passion pour le travail est revenue dans le témoignage de Boukhalfa Amazit. Selon lui, Aïder n'a pratiquement jamais cessé de produire. Lorsqu'il quittait un journal ou achevait un album, il passait immédiatement à un autre projet.

El Manchar, l'autre grande aventure

L'histoire de Mahfoud Aïder est également indissociable d'El Manchar, journal satirique auquel il a participé et dont il a ensuite assuré la direction.

Boukhalfa Amazit a raconté une anecdote qui illustre la portée du journal à l'époque. Lors d'une interview du président Chadli Bendjedid, Slimane Zeghidour avait découvert plusieurs numéros d'El Manchar sur le bureau présidentiel. « Dès qu'il sort, on le lui amène, dès qu'il sort », lui avait expliqué un responsable de la présidence, selon son récit.

Les caricatures et les articles du journal n'épargnaient pourtant pas le pouvoir. Mais, selon le témoignage livré lors de l'hommage, Chadli Bendjedid appréciait l'autodérision et suivait les plaisanteries qui le concernaient.

L'un des intervenants a rappelé qu'El Manchar avait également permis à plusieurs jeunes dessinateurs de faire leurs premiers pas professionnels.

Il raconte ainsi avoir retrouvé Aïder à Alger au début des années 1990, après avoir travaillé comme médecin à Jijel. Aïder lui avait alors proposé de contribuer au journal. « Puisque tu étais dans l'équipe de M'quidech, si ça te dit de gagner un petit peu d'argent en plus, tu participes à El Manchar », lui avait-il proposé. Il réalisait alors de petites caricatures et recevait une enveloppe en contrepartie de ses contributions.

L'aventure d'El Manchar a également conduit Aïder et plusieurs dessinateurs algériens à participer, en 2003, à une rencontre internationale à Saint-Just-le-Martel, en France, dans le cadre de l'Année de l'Algérie en France.

L'événement avait réuni des dessinateurs de presse venus de plusieurs pays. « On a rencontré énormément de nationalités », a témoigné l'un des participants.

Il a également évoqué les échanges avec deux dessinateurs de presse israéliens qui, selon son récit, militaient alors dans leur pays en faveur des droits des Palestiniens.

Cette expérience internationale illustrait aussi l'ouverture de cette génération de dessinateurs, pour qui la caricature et la bande dessinée constituaient des espaces de rencontre et de dialogue.

De la BD à la caricature et au journalisme

Ahmed Haroun, auteur de la première couverture d'El Manchar, a rappelé pour sa part la longue collaboration qui l'unissait à Aïder. « Aïder, c'est plus qu'un ami, c'est un collègue, on a toujours travaillé ensemble », a-t-il déclaré.

Les deux hommes ont réalisé de nombreuses illustrations ensemble et travaillé dans la presse écrite. Aïder s'est également tourné vers la caricature et l'écriture. « Il fait la BD, fait le scénario, et c'est lui qui est arrivé à écrire encore », a souligné Ahmed Haroun, rappelant également son activité journalistique au sein d'El Manchar. En tant que directeur du journal, Aïder rédigeait notamment les éditoriaux.

Haroun a enfin évoqué les derniers échanges avec l'artiste, quelques jours avant sa disparition. Aïder lui avait alors confié qu'il ne se sentait pas bien et qu'il ne participerait pas au jury du FIBDA comme les années précédentes. « Il m'a incité, il m'a dit : "Non, toi participe encore" », a raconté Haroun. Malgré son état de santé, Aïder avait ainsi continué à penser au festival et à son travail.

« Aïder est dans ma tête »

Slim, de son vrai nom Menouar Merabtène, dessinateur de presse, a lui aussi livré un témoignage empreint d'émotion. Il raconte avoir vu Aïder quelques semaines avant sa disparition. « Un mois auparavant, je l'avais vu, on a pris des cafés. Il m'a raconté un peu comment il vivait », a-t-il raconté. Les deux hommes devaient se retrouver au mois de juin, Aïder lui ayant annoncé son retour. « Et puis j'apprends par la presse que Aïder est parti », a-t-il poursuivi. « C'était un grand dessinateur et un grand ami qui nous a fait faux bond. Et de là où il est, on le salue. »

Slim conserve également un souvenir très personnel de l'artiste. « Il m'a fait un cadeau il y a deux ou trois ans. Il m'a fait un grand dessin où il a repris Bouzid et ses personnages », a-t-il raconté. Le dessin est aujourd'hui accroché chez lui. « C'est un tableau qui est chez moi et que je retrouve chaque matin. Et donc Aïder est dans ma tête », a-t-il confié.

Revenant sur l'aventure d'El Manchar, Slim a souligné l'originalité du projet, qui avait permis de réunir dans un même journal dessinateurs, caricaturistes et auteurs attirés par l'humour politique. « Pour moi, c'était une grande trouvaille. Pour la première fois, il y avait un journal qui réunissait les dessinateurs et puis en même temps les humoristes ou les gens qui aimaient bien écrire des choses en politique, mais en s'amusant », a-t-il expliqué.

Il a dit avoir accueilli avec enthousiasme la proposition d'Aïder. « J'étais content de retrouver tous mes copains, de contribuer », a-t-il affirmé. Mais l'aventure du journal allait rapidement se confronter à l'évolution du contexte politique et aux difficultés qui l'accompagnaient.

Slim a également rappelé que les espaces permettant aux dessinateurs et aux humoristes de s'exprimer étaient rares en Algérie. « En dehors de la publicité, il y a des journaux ou des espaces pour s'exprimer, pour rigoler, pour dessiner, c'est rare », a-t-il souligné. Pour lui, l'apparition d'El Manchar représentait donc une véritable occasion de faire vivre cette liberté de ton et de retrouver une communauté de dessinateurs et d'humoristes.